Marie Besnard
la bonne dame de Loudun

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Marie Besnard

Marie Besnard

Marie Besnard, de son nom de jeune fille Marie Joséphine Philippine Davaillaud, née le 15 août 1896 à Saint-Pierre-de-Maillé et morte le 14 février 1980 à Loudun, surnommée « l’empoisonneuse de Loudun », « la Brinvilliers de Loudun » ou « la Bonne Dame de Loudun », a été soupçonnée d’être une tueuse en série et reste au centre d’une des énigmes judiciaires françaises du XXe siècle.
C’est le 21 juillet 1949 que Marie Besnard est inculpée pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes, dont son propre mari.

L’histoire se passe dans la ville de Loudun (8 000 habitants à l’époque des faits), là où l’affaire Urbain Grandier avait fait grand bruit quelques siècles auparavant. On observe plusieurs similitudes entre ces deux affaires, dont la part très importante des rumeurs qui ont joué dans l’arrestation de Marie Besnard comme dans celle d’Urbain Grandier.

Après trois procès qui durent plus de dix ans, Marie Besnard, accusée et menacée de la peine capitale, est libérée en 1954 puis acquittée par la cour d’assises de la Gironde le 12 décembre 1961.

Ce feuilleton judiciaire mobilisa la France entière pendant toute une décennie ; c’est, avec l’affaire Marie Lafarge, l’une des plus étonnantes énigmes d’empoisonnement.

Biographie

Marie Joséphine Philippine Davaillaud née le 15 août 1896 dans le hameau des Liboureaux de la commune de Saint-Pierre-de-Maillé, est la fille de Pierre Eugène Davaillaud, un cultivateur, et de Marie-Louise Antigny. Elle fait ses études chez les sœurs d’Angles-sur-l’Anglin puis à l’école laïque de Saint-Pierre-de-Maillé. Une fièvre typhoïde interrompt sa scolarité à 12 ans. Sans certificat d’études, elle commence sa vie en aidant ses parents.
En 1920, elle épouse Auguste Antigny, un de ses cousins. Il meurt de pleurésie des suites d’une tuberculose, le 1er juillet 1927. Dépressive, elle part se reposer chez sa cousine Pascaline Antigny à Loudun, en septembre 1928. Elle y rencontre Léon Besnard, cordier et gros propriétaire foncier, qui la courtise même lorsqu’elle retourne chez elle à Saint-Pierre-de-Maillé. Elle se remarie avec lui, le 12 août 1929. Le couple semble heureux mais n’a pas d’enfant, Marie Besnard ayant dû subir en 1942 une ovariectomie à la suite d’une péritonite.

Marie est une épouse économe et le couple vit confortablement, ce qui suscite des jalousies et des rumeurs qui prêtent notamment à l’épouse Besnard des amants.

Morts en série

Le 16 octobre 1947, Léon (âgé alors de 53 ans mais de santé fragile) et Marie Besnard, mariés depuis 19 ans, partagent un repas champêtre dans la ferme des Liboureaux, ancienne exploitation agricole des parents de Marie à Saint-Pierre-de-Maillé. Avant de reprendre la route, Léon fait un malaise et vomit son repas. Son état s’aggrave les jours suivants. Le médecin de famille, le docteur Gallois, exclut une intoxication alimentaire car tous les convives sont en bonne santé et diagnostique une crise de foie mais la prise de sang de Léon révèle un taux d’urée de 1,41 g. Léon meurt le 25 octobre 1947, son décès est attribué à une crise d’urémie. L’affaire Besnard débute, Marie étant veuve pour la seconde fois.

Au cours de son agonie, de nombreux amis sont venus rendre visite à Léon, dont Louise Pintou, veuve employée des postes, amie et locataire des époux Besnard, dont la rumeur prétend qu’elle est la maîtresse de Léon. Quelques jours après l’enterrement, Mme Pintou confie à un proche, Auguste Massip, propriétaire du château de Montpensier, et maniaque de la délation, que Léon Besnard, avant de mourir, lui avait confié : « que sa femme lui avait servi de la soupe dans une assiette où se trouvait déjà un liquide ».
Massip consulte un dictionnaire médical, et les symptômes de la mort de Léon (vomissements, crise d’urémie, œdème pulmonaire) lui font penser à un empoisonnement à l’arsenic. Aussi écrit-il une lettre au procureur de la République, le 4 novembre, pour lui faire part de ses doutes. L’affaire est cependant vite classée, les rapports des gendarmes notent que « Mme Pintou est fréquemment en congés pour neurasthénie et que M. Massip est un illusionné qui a la manie d’écrire à n’importe quelle autorité, même au Président de la République, pour y exprimer sa pensée ».

Le mystérieux incendie du château de Montpensier, le 17 octobre 1948, suivi de l’étrange « cambriolage » du domicile de Mme Pintou (où rien n’est volé mais ses affaires ont été dispersées, si bien qu’elle porte plainte) le 5 février 1949, persuadent les deux accusateurs que Marie Besnard est une « sorcière », à l’origine de ces deux autres faits et s’empressent de la dénoncer. Les détails de ce témoignage ainsi que de nombreuses rumeurs (notamment le fait que Marie fut rendue opportunément riche en héritant des immeubles et des terres agricoles de son mari) sont donc portés à la connaissance de la gendarmerie puis à un juge d’instruction de Poitiers qui lance une commission rogatoire le 9 mai 1949. Marie Besnard est entendue mais les charges ne sont pas suffisantes pour l’inculper. Le juge diligente l’exhumation du corps de Léon Besnard, le 11 mai 1949.

Les prélèvements sont expédiés à un médecin légiste marseillais, le docteur Béroud, qui découvre dans les viscères de Léon Besnard 19,45 mg d’arsenic pur (l’homme ayant naturellement de l’arsenic dans le corps mais à un taux inférieur à 100 μg par litre de sang).

Une enquête de police, à la suite notamment du cambriolage survenu chez Mme Pintou, ainsi que le témoignage de nombreux habitants de Loudun, attire l’attention des magistrats et de la population sur les nombreux décès survenus dans l’entourage de Marie Besnard, à savoir :

le 1er juillet 1927 : Auguste Antigny (33 ans), cousin germain et premier époux de Marie Besnard. Le couple trouve une place de concierges au château des Martins, chez M. Courbe. Après une dernière hémoptysie, il est déclaré mort de tuberculose18. Dans ses restes, exhumés, on trouve 6 mg d’arsenic;
le 22 août 1938 : Marie Lecomte, née Labrèche (86 ans), grand-tante de son mari. Ses restes, exhumés, révèlent 35 mg d’arsenic;
le 14 juillet 1939, Toussaint Rivet (64 ans), ami des époux Besnard. Dans ses restes, on découvre 18 mg d’arsenic;
le 27 décembre 1941, Blanche Rivet, née Lebeau (49 ans), veuve de Toussaint Rivet, officiellement décédée d’une aortite. Ses restes contiennent 30 mg d’arsenic;
le 14 mai 1940, Pierre Davaillaud (78 ans), père de Marie Besnard, officiellement mort de congestion cérébrale. Ses restes contiennent 36 mg d’arsenic;
le 2 septembre 1940, Louise Gouin, née Labrèche (92 ans), grand-mère maternelle de Léon Besnard. La très faible quantité d’arsenic recueillie dans ses viscères exclut ce décès de la liste des victimes et n’est pas retenu par l’accusation;
le 19 novembre 1940, Marcellin Besnard (78 ans), beau-père de Marie Besnard. Ses restes contiennent 48 mg d’arsenic;
le 16 janvier 1941, Marie-Louise Besnard, née Gouin (68 ans), belle-mère de Marie Besnard. Ses restes contiennent 60 mg d’arsenic;
le 27 mars 1941, Lucie Bodin, née Besnard (45 ans), sœur de Léon Besnard, retrouvée pendue chez elle. Ses restes contiennent 30 mg d’arsenic;
le 1er juillet 1945, Pauline Bodineau, née Lalleron (88 ans), cousine de Léon Besnard. Ses restes contiennent 48 mg d’arsenic;
le 9 juillet 1945, Virginie Lalleron (83 ans), sœur de Pauline Bodineau. Ses restes contiennent 20 mg d’arsenic;
le 16 janvier 1949, Marie-Louise Davaillaud, née Antigny (71 ans), mère de Marie Besnard. Ses restes contiennent 48 mg d’arsenic.

Deux mobiles paraissent évidents au magistrat instructeur :

L’argent

Marie Besnard a directement ou indirectement recueilli par héritage les biens de toutes ces personnes. Elle possède et gère néanmoins par ailleurs une fabrique prospère de cordes. Ses biens sont saisis, ce qui ne permet pas à l’accusée de payer sa mise en liberté sous caution. Charles Trenet propose de la payer.

La passion

Marie Besnard aurait, paraît-il, noué une relation particulièrement intime avec un ancien prisonnier allemand, Alfred Dietz, que les époux Besnard avaient conservé comme tâcheron.

Consignés en détail dans l’acte d’accusation, tous ces éléments conduisent à l’inculpation de Marie Besnard pour empoisonnement, avec la circonstance aggravante de parricide et de matricide. Le 21 juillet 1949, le commissaire principal Nocquet, de la police judiciaire de Limoges, arrête Marie Besnard à son domicile. Le même jour, elle est inculpée de meurtre et mise en détention dans la prison de la Pierre levée de Poitiers.

Le rapport d’autopsie de 11 corps exhumés, établi par le docteur Georges Béroud, directeur du laboratoire de police scientifique de Marseille, sur la base d’analyses menées grâce au test de Marsh et à la méthode de Cribier, conclut à des empoisonnements aigus suivant des intoxications lentes, liés à des imprégnations exogènes d’arsenic. Le 28 décembre 1949, Marie Besnard est notifiée de onze inculpations nouvelles au chef d’homicide volontaire.

Procès à rebondissements
Bataille d’experts

Le premier procès à la Cour d’Assises de Poitiers s’ouvre le 20 février 1952. Dès le 22 février, la défense menée par maître Gautrat met à mal l’expertise de Béroud (il brandit des tubes de Marsh dans lesquels le docteur Béroud voit de l’arsenic alors que le laboratoire qui les a préparé atteste qu’il y en a aucun) et le procès est renvoyé pour cause de suspicion légitime mais aussi de sûreté publique car l’audience a été émaillée de troubles.

Le procès à la Cour d’Assises de Bordeaux s’ouvre le 15 mars 1954. Il est marqué par la déclaration de l’expert psychiatre, le docteur André Cellier, « Marie Besnard est normale, tellement normale qu’elle est anormalement normale » et par une nouvelle bataille d’experts : les analyses toxicologiques réalisées par des toxicologues des laboratoires de la Préfecture de police de Paris, concluant à la même présence anormale d’arsenic dans les prélèvements effectués lors de l’exhumation des cadavres.
Mais des erreurs dans leurs rapports ainsi qu’une confusion au niveau des prélèvements incitent les magistrats et jurés à demander un complément d’information. Le 12 avril 1954, la justice met Marie Besnard en liberté provisoire contre une caution d’1,2 million de francs.

Le troisième procès à Bordeaux s’ouvre le 20 novembre 1961. Il fait appel à de nouveaux experts alors que Marie Besnard y comparaît libre. Entre-temps, un rapport du professeur Piedelièvre, établi en 1954, confirme les conclusions des analyses de 1952 mais se montre plus nuancé que celui du docteur Béroud. La justice demande aussi un rapport du professeur Frédéric Joliot-Curie, basé sur la recherche d’arsenic par le procédé nucléaire, mais le physicien meurt en 1958.
Les jurés sont sensibles aux arguments de M. Bastisse, cité au titre d’expert des sols en tant que maître des recherches au Centre national de la recherche agronomique, affirmant le 29 novembre 1961 : « Vous avez enterré vos morts dans une réserve d’arsenic ». Le 12 décembre 1961, au terme d’un bref délibéré, le jury de la cour d’assises de la Gironde acquitte Marie Besnard au bénéfice du doute, par sept voix contre cinq.

Acquittement

La première raison de l’acquittement tient à l’attitude du docteur Béroud lui-même : contesté, il se défend difficilement face aux avocats de Marie Besnard. La défense fait valoir également que des erreurs d’étiquetage dans les bocaux contenant les prélèvements ont été commises, certains bocaux pouvant avoir été perdus ou remplacés.

Une enquête au cimetière de Loudun permet de démontrer que le sulfatage des fleurs, la décomposition du zinc (de l’arsenic est normalement contenu dans le zinc commercial issu des ornements funéraires tels les crucifix de métal, les toitures des chapelles) et l’arséniate employé contre le doryphore de la pomme de terre cultivée à proximité par le gardien, peuvent avoir saturé la terre du cimetière d’arsenic et justifier une intoxication post-mortem.

La longueur du procès, le dépérissement des preuves (le dernier procès ayant lieu en 1961), le retournement de l’opinion publique, lassée, conduisent à l’acquittement par défaut (au bénéfice du doute, faute de preuves) de Marie Besnard le 12 décembre 1961.

Marie Besnard publie ses mémoires en 1962. Elle meurt à Loudun le 14 février 1980 à l’âge de quatre-vingt-trois ans, refusant l’inhumation et faisant don de son corps à la science. La « bonne dame de Loudun » emporte son, ou ses secrets, dans sa tombe après avoir, selon une dernière rumeur, pardonné publiquement à Louise Pintou.

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